Mirages? Hallucinations? Illusions? Non. Rien de tout cela. C'était de l'inconcevable réalité. Une myriade d'objets minuscules qui n'ont même pas la grosseur d'une araignée domestique. L'avion, l’air bus canadien était encore en très haute altitude. Les espoirs des uns et des autres avaient commencé par se concrétiser. On allait enfin pouvoir atterrir. Les objets prenaient de plus en plus forme au fur et à mesure que le miraculeux oiseau obéissait à la loi de la force de pesanteur. La perte de vitesse était de plus en plus considérable, l'attraction vers le sol de plus en plus vive, les mouvements circulaires sous forme de courbes arabesques apparemment ininterrompus. On pouvait maintenant distinguer les objets les plus remarquables. Entre temps quelque part en l'air, le speaker avait déjà annoncé dans son français anglo-saxon: "Sirez la ceintoure. L'avion va poser dans vingt minoutes. Meci". En fait c'est un anglophone qui, après avoir passé l'annonce en Anglais, fait des merveilles de traduction en Français pour rester dans sa stricte logique de bilingue...
C'est comme cela que la société des hommes est faite. Elle se nourrit de sa sève quotidienne: l'ambition. On pouvait dans ce sens compter mille et un Youssif dans la société d'alors et celle d'aujourd'hui. La jeune génération voulait partir, vider Adjopa. Eprise de paix et de liberté, elle ne pouvait plus supporter les travers de la vie occasionnés par les dérives du régime. Pour Youssif Haman, il n'en était du tout pas question au départ, c'est-à-dire après qu'il a obtenu son diplôme de Maîtrise ès-Lettres. Il n'avait jamais prétendu quitter son Adjopa natal. Il avait tout mis pour rester à Adjopa et monnayer son talent. Ce qu'il se disait par moment était de partir éventuellement un jour en France pour sa Thèse de Doctorat afin de rompre la monotonie. Bon nombre de ses promotionnaires se nourrissaient de la même sève: l'ambition. Youssif vantait les mérites de la République d'Adjopa. Dans les débats universitaires, il avait toujours prôné un Adjopa juste et rationnel pour tous les citoyens. Pour ce jeune patriote, les intérêts de la République d'Adjopa devaient transcender tout. Mais malheureusement, il s'était retrouvé dans la contrainte d'abandonner fatalement toutes ces valeurs considerationnelles. Devant l'échec, devant la déception, devant l'injustice et en définitive la fatalité de l'être et du néant, le poids de la vie s'apesantant, les lendemains voués à l'incertitude, les espoirs noyés, la décision de Youssif tomba, explicitée dans cette commune lettre qu'il envoya à deux de ses meilleurs amis, l'un à Abidjan, l'autre à Dortmund:
«Chers Mout et Wak,
Aujourd'hui est un grand jour. L'espoir d'hier a buté sur la fatalité du néant. Le mercredi du 5 Septembre de l'année en cours fut ténébreux. Les espérances de demain ont buté sur la fatalité de l'être. Le glas des désillusions a sonné. Je me suis réveillé très tôt à l'aurore. Il ne faisait encore pas jour. Mon père avait toujours eu l'habitude de se brosser les dents à l'aide de Kougbètè avant l'ablution. Ainsi, il nous avait expliqué qu'il s'agissait de la Sounna du Prophète Mahomet (Paix et Salut d'Allah sur Lui). Je l'ai imité ce jour-là. L'atmosphère était pesante, très lourde à mes yeux. Mauvais présage? Fus-je superstitieux? Dois-je-vous prévenir que cette lettre sera dimensionnellement longue? Puisque je n'ai pas rompu avec nos habitudes.
Tout doucement, la clarté est apparue à l'horizon. Entre temps le premier coq a chanté; il a plutôt entonné. Le deuxième a répondu. Le troisième a renchéri. Finalement, ce fut la chorale coquale symphoniquement bien nourrie. Ça, on l'entend dans tous les villages et dans toutes les villes d'Adjopa en prélude à la levée du soleil. Finalement, le jour J tomba. La veille fut une journée lasse, ennuyante et ennuyeuse, interminable. L'on s'était hâté vers la Direction des Examens et Concours. Tableau vierge. Aucun résultat. Un seul petit communiqué de rares mots: "Les résultats du concours du 10 Juin passé seront affichés demain 5 Septembre à 10 heures. Merci pour votre compréhension." Aujourd'hui à coup sûr, il aurait les résultats, l'on se le disait.
J'étais déjà au niveau du campus-Nord, allant au quartier voisin chez mon oncle Karim quand un ami m'a plutôt intercepté en chemin: "Youss, je viens tout juste d'avoir l'information: les résultats du concours sont affichés". Je renfrognai la mine avant de lui poser la question: "Es-tu sûr, Edzem?". "Youss, je suis sérieux et je ne peux non plus blaguer jusqu'à ce point". "D'accord", lui répondis-je.
Je consultai ma montre, il était plutôt 9h 20. J'interrompus ma montée vers le quartier Nord-ouest et mis le cap sur le centre-ville, tête haute pour aller, avec toute la certitude possible, lire mon nom, Haman Youssif, sur le tableau d'affichage de la Direction des Examens et Concours.
Entre temps, mon cœur a battu. Je me suis pressé au trot. J'ai couru au galop. Finalement j'ai arrêté un mototaxi pour racler mon avant-dernière monnaie. J'arrivai là tout en nage, bien qu'étant sur la moto et bénéficiant d’une légère brise fraîche que libéraient la mer et la lagune. Je jetai mes yeux d’argus sur le tableau d’affichage vers le côté mentionné "Région Centrale / Section Français". Une première fois; je n'ai pas vu mon nom. Je marmonnai: "Impossible". Une deuxième fois; mon nom n'apparut toujours pas. Inconcevable! Une troisième et dernière fois; Youssif Haman n'apparaîtra jamais. Quelle cabale! Je n'eus cru pas mes yeux. Comment eus-je quitté les lieux et comment fus-je arrivé à la maison? Dieu seul sait. Résultat des courses: j'échouai au concours de recrutement des enseignants auxiliaires du Troisième Degré. J'ai été donc blackboulé. Qu'est-ce que ce fut dévastateur! Mais, chers amis, d'autres ont réussi, naturellement.
Mout, Wak, l'injustice a atteint son comble. Une de plus sur ma personne, ce serait le cataclysme total. Grand-mère Igbalou l'avait toujours dit: "L'œuf ne s'associe pas à la coopérative des boulets". C'est ici une preuve tangible. L'on m'a écrasé. On m'a volé ma victoire. Une autre fois, je pourrai vous faire toute la lumière sur ce fiasco. Pour l'instant, j'ai pris ma décision. Je vais vous emboîter le pas. Car, j'ai, certes, perdu la bataille. Avant donc de poursuivre la guerre, il faut explorer la possibilité de se procurer un arsenal sophistiqué. Entre temps je vous remercie très sincèrement pour votre soutien de tous genres, votre esprit d'amitié fidèle, votre sens de commisération. J'en tire une leçon formidable: l'amitié a la vertu de transcender les liens familiaux et remplit pour soi toutes les fonctions vitales. Je vais partir. Je m'en irai partout ailleurs d'où je vous ferai signe de vie. Quitter Adjopa le plus tôt possible. Telle est ma ritournelle actuelle. Il se pourrait qu'ailleurs soit meilleur. Vous n’avez nul besoin de répondre à cette lettre. Car, si ma date de départ n'est pas précise, elle est par contre imminente.
A vous, mes amitiés!
Votre malheureux Youssif.»