Il faut que j’écrive. Pour me libérer de toi. Te sortir de moi et te jeter sur le papier. Me libérer de ce souvenir de toi qui me ronge à l’intérieur comme un cancer. Un cancer contre lequel je lutte de toutes mes forces sans savoir si je gagnerai le combat. Un cancer qui se propage dans mon corps et dans mon coeur et m’enlève toutes mes forces. Anéantit tous mes espoirs de guérison et de survie. Vais-je guérir de toi? Vais-je survivre à cet épisode de ma vie intitulé « toi » ?
Ah! Ne t’avoir jamais rencontré...Alors j’aurais été sauvée. Sauvée de toi. Sauvée de moi qui ne te résiste pas. Au moment de notre rencontre, j’ai cru être à l’aube. À l’aube d’une nouvelle vie. Mais c’était le début de la fin. La fin de moi telle que je m’étais toujours connue.
J’étais, en fait, à l’aube du crépuscule...
En démarrant sa voiture garée dans le stationnement du centre commercial, Adrianne regarde l’heure qui s’illumine sur le tableau de bord.
« Zut! », s’exclame-t-elle.
Elle n’a pas assez de temps pour aller dîner chez elle avant de se rendre au travail, tel qu’elle l’avait planifié avant de faire ses emplettes. Elle ne veut pas risquer d’être en retard. Elle se dit qu’elle devrait arrêter en route pour manger rapidement, bien qu’elle ait horreur du « fast food ».
Une fois assise dans le restaurant, son sandwich entre les mains, elle se détend un peu. Elle a tout de même assez de temps pour manger sans avoir à avaler tout rond. Comme elle ne prévoyait pas dîner à l’extérieur, elle n’a pas apporté de lecture, ce qu’elle fait toujours habituellement lorsqu’elle mange seule. Elle a donc tout le loisir d’observer les autres clients. Au comptoir, un livreur de coca-cola, qu’elle a identifié par le logo sur sa chemise, est en train de donner sa commande. Derrière lui, deux ados aux perçages multiples semblent plus intéressés l’un par l’autre que par ce qui est offert sur le menu. Un homme en complet derrière eux vient de répondre à un appel sur son cellulaire et parle tellement fort que tout le monde dans le restaurant peut entendre sa conversation.
Soudainement dérangée de son observation par le bruit d’une chaise qu’on glisse sur le plancher tout près d’elle, Adrianne porte alors son attention sur la fillette qui s’asseoit à la table à côté de la sienne. L’enfant la regarde. Adrianne lui sourit en se disant qu’elle a le même regard espiègle que son neveu. Elle doit d’ailleurs avoir à peu près le même âge, pense Adrianne. La fillette lui rend son sourire. Au même moment, une voix masculine se fait entendre:
« Bonjour. »
Le père de l’enfant arrive à la table en portant un cabaret bien rempli. Surprise, parce qu’elle s’attendait à voir une mère accompagner la fillette, Adrianne lève les yeux vers l’homme et croise son regard. À cet instant, elle ressent comme un choc...Ce doit être ce qu’on appelle un coup de foudre, pense immédiatement Adrianne. Mais non, se dit-elle, c’est plus que çà. Elle a l’impression de connaître cet homme, de le connaître vraiment, intimement, que cette rencontre n’est pas un hasard. Qu’elle devait se trouver là, en ce jour, à cette heure, à ce moment précis, pour le retrouver, comme s’ils s’étaient perdus dans une vie antérieure et que, par ce seul regard, ils se reconnaissaient. Bouleversée, elle déglutit péniblement, et le salue à son tour. Elle détourne ensuite rapidement les yeux pour se concentrer sur son sandwich. Elle se trouve ridicule. Croit-elle vraiment au destin?
Elle décide de ne plus regarder dans sa direction, mais elle sent bien que l’homme lui lance des regards furtifs. Finalement, il se tourne vers elle et lui adresse de nouveau la parole.
« Est-ce qu’on se connaît ?
- C’est aussi ce que je me demandais », lui répond-elle.
Et elle n’a pas l’impression de mentir, puisqu’elle croît vraiment le connaître, bien que ce ne soit probablement pas de la façon dont il l’entend. Elle sourit intérieurement en se disant que ce n’est sûrement pas le bon moment pour lui dire qu’elle croît le connaître intimement d’une vie antérieure! Mais qu’est-ce que cette pensée irrationnelle? s’admoneste Adrianne. Décidément, songe-t-elle, elle a lu trop de romans historiques dernièrement. (Adrianne a un penchant non avoué pour les histoires romantiques de l’époque médiévale et les livres spirituels traitant de réincarnation).
L’homme poursuit alors la conversation en s’interrogeant à haute voix sur les circonstances dans lesquelles ils pourraient s’être rencontrés dans le passé. Ils épluchent ensemble toutes les possibilités : non, ils n’habitent pas dans le même quartier; non, ils ne se sont pas connus à l’université; non, ils ne se sont pas côtoyés en milieu de travail...Ils en concluent que, finalement, ils ne se connaissent pas, bien qu’Adrianne en reste secrètement à sa première impression.
L’inconnu la questionne ensuite sur son travail. Tout en lui tendant une carte d’affaires de la chaîne de boutiques qui l’emploie présentement, elle lui explique qu’elle travaille comme styliste/étalagiste à temps partiel et est artiste-peintre le reste du temps.
« As-tu un nom? Il n’est pas sur ta carte », s’exclame alors l’homme, après avoir jeté un bref coup d’oeil à la carte que lui a remise Adrianne.
Elle sourit, tend la main, se présente. Il serre sa main et lui dit son nom:
« Jonathan. »
Sa poignée de main est ferme et, une fois de plus, le regard bleu foncé de l’homme rencontre les yeux noisettes d’Adrianne.
Alors que cette dernière craint de ne plus jamais pouvoir détacher son regard de celui de Jonathan, il désigne l’enfant et ajoute:
« Et voici ma fille, Louisa, mais tout le monde l’appelle Loulou. »
Adrianne, ayant rapidement tourné son regard vers l’enfant, remarque que celle-ci lève les yeux au ciel lorsque son père prononce le mot « Loulou » et elle se dit que la fillete, d’âge scolaire, ne doit pas apprécier se faire appeler par ce surnom. Évitant donc de l’utiliser, Adrianne lui dit, en souriant:
« Enchantée de te rencontrer, Louisa. »
Elle a misé juste. L’enfant lui renvoit un sourire éclatant, tout de suite conquise. Sans doute attribuable en partie à son talent pour les arts visuels, Adrianne possède un excellent don d’observation. Celui-ci s’accompagne habituellement d’une certaine habileté à décoder le non-verbal de ses interlocuteurs.
Soudainement, Adrianne se souvient qu’elle doit se rendre au travail et regarde sa montre. Elle réalise à regret qu’elle doit partir.
« Ça m’a fait plaisir de vous rencontrer», dit-elle en se levant, «mais je dois y aller parce que je travaille cet après-midi.»
Elle se dirige alors vers la poubelle pour y vider les déchets accumulés sur son cabaret et le ranger, puis revient vers la sortie en fouillant dans son grand sac à la recherche de sa clé de voiture. À ce moment, Jonathan se tourne vers elle et lui demande :
« Est-ce que tu sors souvent dans le coin?
- Pas vraiment», lui répond Adrianne, puis elle ajoute: «Je soupe parfois dans un resto japonais près d’ici, mais je ne fréquente pas les bars.»
- Moi non plus, je ne vais pas dans les bars. »
Un silence s’installe alors que Jonathan continue de regarder Adrianne, qui se trouve maintenant debout devant la porte, une main appuyée sur la poignée.
Elle prend finalement les devants:
« Bon, regarde, je vais t’écrire mon numéro de téléphone personnel sur ma carte d’affaires, alors si ça te tente de sortir un de ces jours, tu m’appelleras. »
Elle s’exécute. Elle ne lui demande pas son numéro à lui. Elle sait bien que c’est inutile puisqu’elle ne l’appellerait jamais. Elle n’aurait pas le courage du premier appel. Elle ne l’avait jamais eu. Elle se trouve déjà bien audacieuse de lui donner son numéro personnel et d’avoir suggéré une sortie.